Au cœur du succès cinématographique « Un Triomphe » se cache une histoire vraie fascinante qui a bouleversé le monde du théâtre et celui de la détention. Cette aventure extraordinaire, commencée dans une prison suédoise, a donné naissance à l’un des faits divers culturels les plus marquants des années 80. Retour sur cette épopée carcérale et artistique, et sur le destin surprenant de ses protagonistes qui sont passés de la survie en milieu carcéral à une histoire de liberté aussi profonde que l’océan.
Une histoire vraie suédoise : le théâtre entre les murs de Kumla
L’histoire qui a inspiré le film « Un Triomphe » s’est réellement déroulée en 1985-1986 dans la prison de haute sécurité de Kumla en Suède. Jan Jönson, acteur et metteur en scène suédois alors âgé de 73 ans, en est le véritable héros. Ce n’est pas dans une prison française, comme le montre le film, mais bien dans cet établissement pénitentiaire scandinave réputé pour sa rigueur que l’aventure a commencé.
Invité par le directeur qui l’avait vu interpréter un monologue d’Alan Drury intitulé « The Man himself », Jan Jönson n’imaginait pas l’impact que sa venue aurait. Lors de sa première représentation, un détenu l’a d’abord insulté avant de venir le remercier à la fin du spectacle en lui offrant une rose. Ce geste symbolique marqua le début d’une collaboration artistique exceptionnelle entre un professionnel du théâtre et des hommes en détention.
Plusieurs prisonniers ont ensuite sollicité Jönson pour recevoir des cours de théâtre. Lorsqu’il a proposé de monter « En attendant Godot » de Samuel Beckett, l’un des détenus a immédiatement répondu : « Beckett est mon héros ». Cette phrase, reprise dans le film, illustre parfaitement la résonance particulière de cette œuvre avec l’expérience carcérale.
Le tableau ci-dessous présente les principaux éléments de cette histoire vraie comparés à leur adaptation dans le film :
| Histoire réelle (1985-1986) | Film « Un Triomphe » (2021) |
|---|---|
| Jan Jönson, metteur en scène suédois | Étienne Carboni (Kad Merad), acteur français |
| Prison de Kumla (Suède) | Prison française contemporaine |
| Représentation de « En attendant Godot » | Représentation de « En attendant Godot » |
| Évasion réelle de quatre détenus | Adaptation romancée de l’évasion |
De longues répétitions et la rencontre avec Beckett
Le processus créatif qui a mené à la représentation de « En attendant Godot » a duré près d’un an. Jan Jönson a commencé avec une vingtaine de prisonniers avant de sélectionner cinq d’entre eux pour les rôles principaux. Ces longues séances de répétition ont transformé ces hommes, leur offrant un espace de liberté dans l’univers contraint de la prison.
Au début du projet, Jönson ne disposait des droits que pour le premier acte de la pièce. Après une première représentation couronnée de succès devant 300 personnes, dont plusieurs célébrités, la troupe a reçu l’autorisation exceptionnelle de jouer dans un véritable théâtre à l’extérieur de la prison.
L’un des moments les plus marquants de cette aventure fut la rencontre entre Jan Jönson et Samuel Beckett lui-même. Ayant entendu parler de cette initiative inhabituelle, l’auteur irlandais a envoyé un télégramme à Jönson pour l’inviter à le rencontrer dans un café parisien près du Panthéon. Lorsque le metteur en scène lui expliqua qu’ils n’avaient joué que la moitié de la pièce en raison des droits d’auteur, Beckett écrivit sur une simple serviette en papier qu’il lui offrait l’intégralité des droits pour ce projet.
Beckett posa alors cette question profonde : « Qu’est-il arrivé à ma pièce quand vous l’avez donnée à ceux qui vivent dans le noir ? » Cette phrase résume parfaitement la pertinence de cette œuvre en milieu carcéral, où l’absurdité de l’attente fait écho à la réalité quotidienne des détenus.
Les étapes clés du projet théâtral :
- Première représentation dans l’enceinte de la prison
- Obtention des droits complets grâce à Samuel Beckett
- Autorisation de jouer à l’extérieur sous escorte
- Préparation d’une tournée dans plusieurs théâtres suédois
- Représentation fatidique au théâtre de Göteborg

La grande évasion et que sont devenus les prisonniers de Kumla ?
L’événement qui a propulsé cette histoire dans les médias internationaux s’est produit lors de la représentation au théâtre de Göteborg. Quelques heures avant le lever de rideau, quatre des cinq détenus-acteurs se sont évadés, laissant Jan Jönson et le cinquième prisonnier (qui jouait Pozzo) seuls sur scène. Le metteur en scène a dû improviser pendant deux heures face à un public médusé.
Lorsque Jönson raconta cette évasion spectaculaire à Samuel Beckett, celui-ci éclata de rire en déclarant : « C’est ce qui est arrivé de mieux à ma pièce depuis que je l’ai écrite. » Cette réaction du dramaturge illustre la dimension presque métaphysique de cet événement, où l’art et la vie se sont entremêlés de façon inattendue.
Le destin des évadés reste l’un des aspects les plus fascinants de cette histoire. Certains ont contacté Jönson par téléphone depuis l’Espagne après leur fuite. Voici ce qu’il est advenu d’eux :
- Zoran Lovrencic a été arrêté en Espagne, extradé vers la Suède et a purgé l’intégralité de sa peine
- Francisco Cabrerizo a disparu sans laisser de traces et n’a jamais été retrouvé
- D’autres fugitifs ont réussi à refaire leur vie à l’étranger sous une nouvelle identité
L’un des détenus évadés aurait déclaré : « On ne s’est pas évadé, on est sorti. Par la porte de secours du théâtre. » Cette phrase symbolique illustre comment ces hommes ont utilisé l’art comme véritable porte vers la liberté, tant métaphorique que littérale.
Cette histoire extraordinaire a inspiré un documentaire intitulé « Les Prisonniers de Beckett » réalisé par Michka Saäl, puis le film « Un Triomphe » d’Emmanuel Courcol sorti en 2021. Kad Merad y incarne Étienne Carboni, version française de Jan Jönson. Le film, produit avec l’aide de Dany Boon, a été récompensé par le prix du public 2020 du Festival d’Angoulême, preuve que cette histoire continue de enchanter, près de quarante ans après les faits.